Un groupe de soeurs ayant moins de cinquante-cinq ans s'est retrouvé pour un temps de ressourcement avec Mgr Éric Bidot, capucin, dans un esprit marqué par la spiritualité franciscaine. Entre enseignements, prière, messe et partages en petits groupes, il s’agissait de relire ce que signifie « être FMM aujourd’hui » dans le monde contemporain, à la lumière de François d’Assise et des appels de l’Église.
Un des grands fils conducteurs fut la question du regard : comment regarder le monde, l’Église, les personnes, notre mission et nous-mêmes ? Mgr Bidot nous a conduit à revisiter le Concile Vatican II, notamment à travers Gaudium et Spes et la fameuse expression des « signes des temps ». Dans cette perspective, la vie religieuse n’est pas en retrait du réel, mais engagée dans une confrontation humble et courageuse entre foi et vie. Paul VI disait lors d’une audiance le 15 mars 1970 que le Concile Vatican II invitait l’Église à se tourner vers le bien présent dans le monde, à le reconnaître, à s’en réjouir et à en chanter la louange « Le concile est tourné vers le bien , le bien qui existe pour le reconnaître , s’en réjouir en Dieu et en chanter la louange. ».
Une dimension essentielle fut l’exercice du regard franciscain. François n’a jamais été un idéaliste déconnecté ; son regard était réaliste et compatissant. Il savait nommer la souffrance, la blessure, le péché et l’injustice, mais sans réduire le monde à sa noirceur. Voir le bien, c’est reconnaître qu’il est déjà là, parfois minuscule, fragile, discret, et s’en réjouir. Voir le mal, c’est le nommer sans complaisance et désirer qu’il soit converti. Le franciscain n’ignore pas la part d’ombre, mais il refuse de s’y installer. Ce regard d’optimisme de compassion et non de surplomb permet de tenir ensemble lucidité et espérance, dénonciation et admiration, vérité et douceur. Il s’oppose autant à l’angélisme naïf qu’à la critique acide ou cynique, si répandue dans nos environnements culturels. Le bon optimisme, c’est juger franchement le mal et le dire, mais dans cette perspective du désir de trouver le bien.
Cette attitude du regard s’enracine dans une anthropologie chrétienne où Dieu n’agit pas seulement dans l’âme, mais dans le corps et l’affectivité. Nous avons travaillé l’idée que l’affectivité n’est pas une zone secondaire mais un lieu où la grâce vient se dire : qu’est-ce que je laisse habiter en moi ? de quoi nourris-je mes émotions ? qu’est-ce que je choisis de contempler ? Ce discernement intérieur est profondément missionnaire car on missionne toujours avec ce que l’on est et avec ce que l’on absorbe.
Lettres aux Philippien chap4 verset 8 9, « Enfin, mes frères, tout ce qui est vrai et noble, tout ce qui est juste et pur, tout ce qui est digne d’être aimé et honoré, tout ce qui s’appelle vertu et qui mérite des éloges, tout cela, prenez-le en compte. »
Le lien avec la création a également occupé une place naturelle, dans la ligne de Laudato si’ où le pape François rejoint Saint François. La création n’est pas arrière-plan mais langage ; elle manifeste une mystique humble, celle d’une feuille, d’un chemin, de la rosée, du regard du pauvre. Apprendre à voir le bien à l’œuvre, c’est apprendre à voir Dieu dans ce qu’il a fait et dans ce qu’il fait encore. Là encore, la spiritualité franciscaine nous invite à un réalisme élargi : voir la beauté, mais aussi mesurer les blessures infligées à la création et aux hommes.
Ce week-end a enfin fortement insisté sur le désir de l’Esprit. François exhorte souvent ses frères à « désirer l’Esprit du Seigneur », désir qui engage le corps, l’âme et l’esprit. Le désir n’est pas un sentiment vague, mais une disponibilité active, une manière de laisser de la place, de faire de l’espace intérieur pour que l’Esprit puisse agir. Dieu ne nous utilise pas comme des instruments passifs : il agit en nous et nous fait être, mais nous coopérons. La mission est toujours une alliance.
Ce que nous retenons pour notre vocation FMM aujourd’hui pourrait se dire ainsi : être des femmes capables de regarder avec profondeur et avec vérité, de discerner le bien dans un monde parfois marqué par la dureté ou le découragement, de nommer le mal sans haine ni déni, d’aider le bien à grandir et de nous en réjouir. Être franciscaines missionnaires, ce n’est pas fuir le réel, mais l’habiter d’une manière qui laisse transparaître Dieu. C’est accepter de former notre regard, d’éduquer notre affectivité, de grandir en liberté spirituelle et de demeurer disponibles à l’Esprit. Et c’est choisir de croire que le bien existe, qu’il peut naître ou renaître, qu’il peut se dire, se montrer et s’offrir — non par naïveté mais par fidélité à la manière de François, qui a su rejoindre les lépreux, les pauvres et l’Église blessée de son temps.
Au fond, ce week-end nous a rappelé que la mission franciscaine n’est pas une action uniquement extérieure, mais une manière de se tenir dans le monde : une posture de compassion lucide, de reconnaissance joyeuse, de discernement responsable et d’espérance incarnée.




