Jérusalem. Au-delà de l’enjeu politique et religieux

Je suis kinésithrapeute et suis allée pour un service communautaire, mais j’ai eu aussi la joie de travailler comme volontaire à l’hôpital st Louis. J’ai aussi rencontré beaucoup de personnes de toutes confessions, engagées pour les autres, et qui m’ont marquée profondément.
Jérusalem est très présente dans l’actualité mais l’image que l’on en a est ternie par les affaires de corruption, une politique de colonisation exacerbée, un mur de la honte qui sépare deux peuples, des attentats réguliers, une présence militaire de plus en plus accrue à Jérusalem-Est, des différents entre religieux, et j’en passe. C’est souvent décourageant, et pourtant Jérusalem continue de fasciner malgré que sa part d’ombre soit si sombre.

Ce fut pour moi une grâce exceptionnelle que de vivre à Jérusalem. Elle porte en elle un tel poids, à la fois d’Histoire, de Spiritualité, d’Emotion, d’Humain et de Divin, que certains l’ont appelée le « nombril du monde ». Nombril, non pas dans un sens d’autocentrisme, mais comme un vestige de nos origines. Jérusalem est comme le lien entre le passé et le futur. Le reste du monde le pressent, et c’est pour cela que les projecteurs sont braqués sur elle. Maintenant que je suis loin, c’est un peu différent, je fais l’expérience du préfixe « télé : qui veut dire : Loin. Mais Jérusalem, il faut la palper, la voir, l’entendre, la respirer. Il me reste l’expérience, le souvenir du cœur. « Si je t’oublie Jérusalem que ma main droite m’oublie » dit le psalmiste. Il me reste aussi la conviction profonde que du passé vers l’avenir, elle nous mène bien au-delà de l’enjeu politique et religieux. Elle m’a fait découvrir les trois piliers qui pourraient porter notre Humanité vers son avenir. Trois mots, qui sont comme trois candélabres porteurs de Lumière. Cette lumière qui déjà émane de la ville sainte. La Foi, la Prière, la Fraternité.
Si nous voulons aller vers les périphéries comme nous le demande le pape François, il faut dépasser les frontières de l’Institution, des partis politiques, des religions même.

La Foi.
Ma première impression en arrivant à Jérusalem, fut cette évidence d’un identitarisme exacerbé, en particulier dans le vestimentaire. Il faut montrer en Qui on croit. Nous sommes bien loin de nos règles à la française, sur la laïcité… Chacun est bien ancré dans sa foi. L’idée de l’afficher n’est pas tant, il me semble, une volonté de prosélytisme qu’une affirmation de son identité propre. Les cloches des églises sonnent bien plus souvent qu’à Paris, le Muezzin nous appelle régulièrement à la prière et nos voisins juifs aiment à souffler dans le chophar les jours de fête. Tout cela semble dire haut et fort : « Je ne te demande pas de penser ou de croire comme moi, mais je suis là, j’existe, et il faut que tu fasses avec moi ». Le ‘vivre avec’ celui qui croit différemment fait partie du quotidien de tous. C’est ce qui me plait comme sœur franciscaine : j’aime ce ‘vivre avec’ l’autre différent. Accueillir, écouter, découvrir, discuter… J’ai aimé ces longues discussions sur la Foi avec une de mes patientes, Ruth, une dame juive profondément croyante. Elle me parlait de son Dieu, je lui parlais du mien, dans un vrai respect mutuel, et la plupart du temps, nous finissions par être d’accord que notre Foi est en ce même Dieu Unique, mais chacune selon que son histoire, sa vie, l’y a amenée. Nos échanges nous faisaient creuser, à l’une comme à l’autre, notre propre foi. Et après réflexion, nous pouvions entamer un autre dialogue. Il y a eu d’autres Ruth mais aussi d’autres Saïda et je garde la sensation de ce cœur brulant, de cette crainte de Dieu que nous avons ressentie dans la Rencontre Vraie. Là, nous nous sommes approchées un peu plus de Lui en osant nous ‘approcher’ un peu plus les unes des autres. Cela crée des liens, cela nourrit la Foi.

La prière
Jérusalem : ville de divisions ou ville de l’Unité ? 3 religions, 14 confessions chrétiennes, et presque autant de nuances dans le judaïsme et dans l’Islam.
Sur ce petit kilomètre carré qui porte la vieille ville, il y a un concentré de tous ces religieux. Ces gens-là sont des gens qui prient le Dieu Unique, chacun selon sa forme culturelle et cultuelle. Sur un point de vue vertical, c’est Dieu qui fait l’Unité. Toutes ces prières, qui à chaque instant du jour et de la nuit, montent vers Lui en continu, ce sont les prières de l’Humanité, les prières des croyants. Dieu fait-il un tri des prières qu’Il reçoit ? Ma Foi catholique me dit que la prière à Dieu passe par Jésus Christ seul médiateur. Qu’est-ce qu’Il fait des autres prières ?... Ma Foi me dit aussi que Dieu s’est rendu solidaire de l’Humanité en ce même Jésus Christ. Et ce même Jésus Christ s’est rendu solidaire du plus petit, du plus exclus, du plus pauvre et du plus souffrant jusqu’à la croix. Tous ceux-là quand ils crient vers Dieu, le Père n’y reconnait-il pas son Fils ? Pour moi, Jérusalem est cette ville-là, où les pauvres de Dieu ou ceux qui sont là en leur nom, font monter vers Lui leurs louanges et leurs supplications.
Chaque dernier jeudi du mois, je rejoignais un groupe : « Praying together in Jérusalem ». C’est un rassemblement de prière oecuménique et interreligieux : juifs/chrétiens/musulmans. Ce fut à chaque fois un grand moment, tout simple mais tellement fort de la force de l’Esprit. Oui cela est possible ! : prier ensemble ou plutôt, selon la formule consacrée: être ensemble pour prier. Nous étions une cinquantaine (de 20 à 70) au rendez-vous. Nous nous mettions en cercle au début pour nous accueillir et nous présenter brièvement, puis nous nous séparions de quelques mètres de distance en groupe confessionnel. Et puis nous revenions en grand cercle pour chanter ensemble, voire danser, et donner quelques infos. Avant de nous séparer, nous respections un moment de silence pour rendre grâce à notre Dieu du privilège qui nous avait encore été donné ce soir de nous rencontrer pour la prière, dans la paix et la fraternité.

La fraternité
Bien sûr il y a des frottements à Jérusalem, bien sûr il y a des révoltes dues aux injustices, bien sûr que la vie sur une vision horizontale est parfois difficile, néanmoins les gestes de bienveillance, de solidarité, d’ouverture à l’autre, de charité même, sont quotidiens. C’est le premier objectif de notre communauté fmm à Jérusalem : vivre la fraternité au milieu de ces peuples en guerre. C’est aussi l’objectif de nombre de personnes qui chaque jour travaillent et œuvrent pour la paix, là où elles sont. On a peur de celui qu’on ne connaît pas, mais quand celui-ci porte un visage, une histoire, une vie qui, finalement n’est pas très loin de la mienne, il peut devenir un frère.
J’ai travaillé comme kinésithérapeute bénévole à l’hôpital st Louis, tenu par les sœurs de st Joseph. C’est un hôpital de soins essentiellement palliatifs et qui fonctionne avec l’aide de pas mal de volontaires, genre DCC ou autres. Il est assez bien coté à Jérusalem, en particulier pour l’atmosphère qui y règne. Juifs, arabes, chrétiens, musulmans, tous vivent dans une sorte d’harmonie. Il faut dire que ce sont des personnes en situation de fragilité et du coup, c’est l’essentiel qui prime. Plus de conflit de races ou de religions : c’est l’Humain qui passe devant. Chacun est ce qu’il est, pauvre, dans le respect de l’autre. Mohamed est en équipe avec Sarah, Ibrahim soigne le père d’Abraham, le vieux rabbin David se laisse masser les pieds par la femme chrétienne que je suis, Amèd aide son voisin de chambre Shlomo,… Chacun apporte à l’autre le « verre d’eau » qui lui est nécessaire. J’ai vécu dans cet hôpital -patients et personnel confondus-, quelque chose de la fraternité tant désirée par tous parce que tant nécessaire à tous.

Je remercie le Seigneur d’avoir réalisé mon rêve de vivre à Jérusalem. La lumière qu’elle apporte, comme « la Parole de Dieu, est efficace et plus incisive qu’un glaive à deux tranchants, elle pénètre jusqu’au point de division de l’âme et de l’esprit, des articulations et des moelles, elle peut juger les sentiments et les pensées du cœur » (He4,12). Elle nous parle de nos vies, …de nous-même. Par son intensité, elle révèle les contrastes.
Jérusalem ! La densité de l’obscurité n’est-elle pas relative à l’éclat de la lumière qui la révèle ?

Caroline CLARISSE, fmm Paris

*Les prénoms ont été changés

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